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« Il déglutit bruyamment, manquant de peu une violente excrétion.
— Non monsieur. Pas depuis hier. Nous faisons le maximum, mais je crains que…
— Votre travail est insuffisant. Votre enfant pourrait éponger les fruits de votre incompétence. Elle est devenue très belle avec le temps. Du fond de sa cellule, son jeune métabolisme a fait d’elle une femelle féconde. Vous savez, votre fille a le même âge que le sujet Jill Wakenight. Nous avons décidé de vous mettre au défi. Le Lex Bactéria vous fera vous vider de votre sang dans soixante jours. Vous jouissez donc de deux mois pour que le fruit de vos entrailles apprenne votre existence. Sans quoi…
Ross fut pris de convulsions anxieuses. Ses dents claquaient en même temps que ses pieds par terre. Un mince filet de sang s’écoulait de son nez et tombait au goutte à goutte sur ses notes.
— Mon existence… Comment… Vous n’avez tout de même pas osé…
Le second écran afficha une modélisation de la fille de Ross en trois dimensions.
— Elle vous croit mort. Son psychisme s’en serait trouvé altéré si elle avait nourrit l’espoir de vous revoir. Notre contrevérité est chirurgicale. Sa blessure est nette et propre. Son statut d’orpheline lui évite nombre de névroses structurelles.
Il ne dit rien. Abattu. Terrassé par l’intransigeance de son interlocuteur. Il détourna enfin les yeux de la photographie jaunie pour écourter l’entretient au plus vite.
— Alors, cette nouvelle phase…?
— Le Gouvernement Mondial va prochainement rentrer dans sa phase terminale. En effet, en quelques décennies nous avons mis fin à l’anarchique reproduction dont souffre l’espèce humaine. Les citoyens, aidés par nos lois justes et immuables, ont bien travaillé. Pourtant l’espèce humaine en l’état actuel de son évolution a été jugée en incompatibilité avec un équilibre de vie durable.
— Je ne suis pas sûr de comprendre vos ambitions. Vous n’allez quand même pas nous plonger dans un hiver nucléaire, dit Ross intrigué.
La voix répondit au terme d’un silence interminable.
— Votre sottise vous perdra Ross. Les bombes nucléaires sont des armes primitives, symbole de l’ambition infantile d’une sous-espèce. Une apocalypse nucléaire détruirait toute vie, ainsi qu’une bonne partie de l’écosystème, sans parler des retombées radioactives qui nous condamneraient à vivre terrés comme des rats durant des décennies. Non Ross, aucun besoin de détruire la société humaine : nous la façonnons déjà à notre gré.
— Je ne comprends pas, dit-il dépassé.
— Nos superviseurs et leurs équipes ont mis au point un nouveau genre d’êtres, dociles, puissants, parfaits. Deux nouvelles castes complémentaires seront mises en place. Un néo-esclavagisme du sud au service des orgies du nord. Voyez-vous, Ross, l’œuvre créatrice de Dieu est obsolète. NOUS sommes Dieu.
Ses ongles crissaient lentement sur la table laquée.
— Rendez-moi ma fille, gémit-il excédé.
— Trouvez et abattez Jill Wakenight. Bonne journée Ross. Le prochain contact vous sera ordonné par courrier.
Gouvernance Mondiale. Globalité, travail, sécurité.
L’écran cessa d’émettre et replongea l’Administrateur dans la pénombre. Il se laissa retomber sur le dossier de la chaise. Sa vie repassait devant ses yeux comme s’il allait mourir dans l’instant. À l’image de nombre d’anciens militaires, il était nostalgique de la guerre, seul réel plaisir de son existence. Les êtres humains transpiraient ce paradoxe de produire de grandes diatribes contre l’atrocité guerrière et sanglante, sans pour autant pouvoir s’empêcher de s’y adonner. Pour Ross, faire la guerre était un mécanisme psychologique passionnel savoureux dont il ne s’était jamais lassé. Posséder l’autre, de gré ou de force, conquérir parfois, tuer toujours, était une vocation qu’il partageait avec beaucoup de ses alter ego.
La paix ne l’amusait que très peu, si bien qu’il s’était offert quelques petites guérillas personnelles au cours de sa carrière d’Administrateur. D’abord les homosexuels, les obèses, les trop ambitieux qui lui faisaient de l’ombre, et puis les résistants. En définitive tout n’était que prétextes.
On cherche souvent l’argumentaire à un crime après l’avoir commis. Peu assument la totalité de la démarche en revendiquant l’idéologie guerrière. Il évoluait maintenant dans les hautes sphères de ce monde qu’il trouvait irréel et vain, trouvant d’ailleurs que la paix avait des airs de guerre froide, concurrentielle, égoïste et mercantile, avilissante et lancinante. Plus encore, l’éthique du mal s’arc-boute sur la passion irrépressible et la pulsion identitaire profonde, éthique à côté de laquelle la morale du bien fait figure de simulacre ingrat.
Le gouvernement mondial en avait apporté sa dose avec la soumission des récalcitrants, les limites de vie. Le régime intégral avait proposé une recréation ethnique suite aux crises systémiques. Économiquement, la réduction de l’effectif planétaire humain avait permis d’endiguer l’épuisement des ressources, les charges inhérentes à la surcommunauté, et surtout : s’approprier les possessions et le travail de tous.
La religion du bien et la théologie humaniste condescendante étaient mortes en même temps que ceux qui les portaient : des histrions opportunistes en quête d’autocratie. Autant de méthodes que d’hommes, pour un but unique. Pas d’étoile jaune, pas de ruban, pas de ghettos : un génocide universel, compilation totalitaire d’épisodes méphistophéliques. Ross aimait cette violence par dessus tout. Viscéralement. Et comme pour tout amour passionnel qui se respecte, il en était prisonnier.
Il fuma beaucoup ce jour là. L’âge lui avait appris à faire usage de son cerveau même s’il préférait de loin les forces physiques irréfléchies comme laisser un vagabond éviscéré dans une ruelle ou se décharger dans une putain. La fumée de cigare aiguisait sa réflexion comme on affûte une lame émoussée. Il haïssait sa fille par moment, cet insignifiant accident de sève gluante qui l’avait mis dans cette situation insupportable. Mais il l’aimait, la haïssait, l’adorait à nouveau pour la maudire encore. Elle était la seule à qui il avait tenu un jour et se méprisait de ne pouvoir chasser durablement ce sentiment d’arrachement qu’il ressentait. »
[...]
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